Still Mineral

Antoine Seiter
  • Still mineral, 2018 © Antoine Seiter
  • Still mineral, 2018 © Antoine Seiter
  • Still mineral, 2018 © Antoine Seiter


DiptyqueStill Mineral. Installation composée d'un tirage chromogène, d'une vidéo numérique, d'un dessin

 

Le diptyqueStill Mineral fonctionne comme un système optique dont l’expérimentation est conditionnée par un contexte social et une situation physique particuliers. La présence du regardeur est importante. Dans un tissu urbain très dense, un carrefour au centre-ville d’Aubervilliers et dans un lieu insolite, deux vitrines verticales encadrent l’entrée d’une pharmacie. 

L’oeil peut ne pas remarquer ces objets artistiques, symétriques mais pas homogènes : à droite, une photographie de montagne appliquée sur une planche en bois d’oeuvre, tamponnée d’un logo mi-répété-mi masqué, à gauche, une vidéo en vue plongeante de rivière en crue, de fonds aqueux troubles et de cascades primitives. Quelque chose d’inhabituel cependant attire l’oeil des passants coutumiers, alors qu’aucun effet de couleur chatoyante n’a été rajouté, au contraire l’installation d’Antoine Seiter introduit une grande sobriété là où, au quotidien, dans ces vitrines s’affichent des publicités accrocheuses qu’on finit d’ailleurs par oublier. 

L’effet d’inhabituel doit consister en la neutralisation effectuée par l’artiste, qui a appliqué la même palette chromatique grise, minérale comme l’annonce le titre du diptyque. L’insolite jaillit alors des formes représentées : des rochers, des graviers, des formations géologiques, du lit laiteux d’une rivière enneigée, du flux torrentueux charriant les déchets du dégel, de l‘absence de trace humaine. 

Installation réussie donc et qui se propage dans l'espace public, nouvelle forme de street-art. Elle fait d’autant plus parler que le relief des montagnes du Montenegro où fut faite la photographie ressemble à celui de la Kabylie d’où sont issus beaucoup d’habitants de ce quartier. Antoine Seiter y a ajouté un message secret tiré d’une analogie très personnelle. Près de la rivière un amas de neige durcie a formé un névé. Il a vu dans cette strate géologique, une représentation humaine anthropomorphique totalement décalée, une tête à toto de maintenant, un « smiley ». Mais pas n’importe quel smiley, celui dessiné en 1991 par Kurt Cobain, du groupe corrosif Nirvana, avec des yeux en forme de croix et un sourire baveux. 

Le diptyque fonctionne aussi sur des correspondances formelles. Les cadrages sont resserrés sur l’eau et le paysage, aucune ligne d’horizon ne permet de point de vue en surplomb, nous entrons en immersion dans des éléments de nature surdimensionnés. Une voie cependant nous indique dans l’image fixe de droite une échappatoire possible. Si on la suit on peut continuer la marche.

La marche est l’élément moteur de cette série d’Antoine Seiter, marche initiatique au départ devenue par la suite un élément important de son processus créatif. En effet il aime à retrouver dans ses randonnées les passages, les lignes déjà présentes, et au final à suivre les traces de ce qui fait « parler le paysage », le rend vivant et le ramène à celui qui le traverse ou qui y vit. « Car, dit-il, quand on marche dans un paysage de montagne on suit la plupart du temps un itinéraire qui a déjà été tracé. Cet itinéraire n’a pas été fait pour les touristes, il remonte aux routes du sel, à la transhumance, pour arriver aux sentiers actuels. En marchant, je cherche ma route mentale et physique. Je pense à des choses très concrètes. Il y a un bien-être très spécial, les formes des chemins sont un peu comme une voie. Je suis dans un état changeant, devant des directions possibles, des ouvertures. Quand on construit sa route on ne part jamais de rien. On entre dans un récit qui existe déjà. »

Ceci va permettre à Antoine Seiter de continuer mentalement le voyage et d’amorcer de nouveaux parcours dans ses propres images en photographe singulier qui multiplie les indices, crée des polysémies fertiles et étend son acte de voir bien au-delà de l’enregistrement photographique. 

 

Anne-Marie Morice

 

Vu à 

Sous les pavés les arbres

Aubervilliers

6, 7, 8 juillet 2018